PREFACE
« L'impalpable sustentation de
moi-même à l'écart de toutes choses à
toutes les heures du jour... »
Walt Whitman
A propos du Salon de 1859, Baudelaire
affirmait avec insistance quun bon
tableau doit être produit comme un
monde. Selon lui, la création artistique
est un processus évolutionnaire - résultat
de plusieurs créations dont les
précédentes sont toujours complétées
par la suivante - et aboutissant, si elle
est réussie, à une fidèle réalisation du
rêve sous-jacent à chaque oeuvre d'art.
Par conséquent, un tableau conduit
harmonieusement consiste en une série
de tableaux superposés, chaque nouvelle
couche donnant au rêve plus de réalité.
Baudelaire ne pouvait pas prévoir
l'amplitude de la mise en pratique de sa
théorie dans l'art du vingtième siècle. Il
n'avait pas non plus envisagé la manière
dont les oeuvres d'art, au cours du
temps, allaient révéler délibérément,
plutôt que dissimuler, les étapes de leur
développement et de leur réalisation, en
incorporant avec audace les traces du
processus de leur évolution créatrice
dans l'existence réelle des oeuvres
elles-mêmes. Cette tendance trouve une
démonstration éclatante, plus que
partout ailleurs, dans le collage, à la fois
comme système de pensée et comme
moyen physique d'organiser la réalité.
Invention de notre époque, le collage a la
capacité de conjuguer des matériaux et
la puissance des rêves, réunissant ainsi et
harmonisant (unifiant même) des
médiums, des images et des formes -
sans cela discordants - en un tout, unique
et cohérent.
Nulle part dans l'art de la seconde moitié
du vingtième siècle on ne trouve une
oeuvre plus clairement concernée par
l'acte créatif comme succession d'étapes,
gouvernée par la sensibilité primordiale
de son auteur, et résolue, finalement,
dans un ensemble de rêve cohérent,
formé de composants dissonants et
désordonnés, que dans le travail de
Louise Nevelson.
Au milieu de ce siècle, Nevelson réalisait
déjà des oeuvres parmi les plus radicales
de son temps. En 1958, le critique
américain Hilton Kramer décrivait ses
sculptures comme effroyables et
merveilleuses ; absolument choquantes
par la manière dont elles offensent nos
idées reçues à propos des limites de la
sculpture et de la confusion des genres,
et cependant profondément
réjouissantes par leur façon d'ouvrir un
immense champ de possibilités.
Dans les années cinquante, quand on la
qualifia d'artiste de l'action painting
avec des solides, il était alors plus aisé
qu'aujourd'hui d'établir une relation
entre les sculptures percutantes de
Nevelson et les peintures des
expressionnistes abstraits de l'école de
New York. Elle tenait, comme le
faisaient ces artistes (dont Pollock,
Rothko, Kline et de Kooning) à ce
qu'une oeuvre offre une certaine
spontanéité, ainsi que des signes
d'émotion ; elle favorisait, tout comme
eux, le rôle des accidents (bien qu'elle
nait jamais cessé, de même que son
grand ami John Cage, de remettre en
question la nature et l'existence du rôle
du hasard) ; souvent, aussi, elle
travaillait à une échelle
environnementale, faisant de ses
sculptures une expérience où l'on peut
pénétrer, comparable aux tableaux de
grandes dimensions - et à la présence
physique inéluctable - exécutés par les
artistes de l'action painting ; et elle
exploita, de même que plusieurs
membres de l'école de New York, la
puissance du noir.
Quant à la composition, la sculpture de
Nevelson est de toute évidence
fortement influencée par le concept de
tension dynamique de Hans Hofmann
exprimée dans le push/pull. Nevelson
travailla sous la direction d'Hofmann à
Munich au début des années trente ;
c'est dans son cours qu'elle commença la
série des dessins de personnages
lyriques, qui figurent parmi ses
premières réussites en tant qu'artiste, et
qui défient le temps. L'art de Nevelson
est aussi profondément marqué par la
philosophie d'Hofmann et d'autres
penseurs post-cubistes de la même
époque ; elle se manifeste dans sa
recherche de la « quatrième dimension »,
concept métaphysique décrit par
Hofmann en 1930 : Avec l'acceptation
de la théorie de la relativité selon
Einstein, la quatrième dimension a
pénétré dans le domaine de la science
naturelle. La première et la deuxième
dimensions incluent le monde de
l'apparence, la troisième contient la
réalité à l'intérieur d'elle-même... la
quatrième dimension est le champ de
l'esprit et de l'imagination, du sentiment
et de la sensibilité.. Le rendu de la réalité
dans un tableau ne sobtient pas en
copiant la nature, mais à travers le
contact spirituel de l'artiste avec la
nature, exprimé grâce à un médium, et
dans son propre langage.
Pour Nevelson, la quatrième dimension
est synonyme de Grand Au-delà, lieu de
refuge de la spiritualité transcendantale.
Tandis que la dimension spirituelle peut
être suggérée sous la forme d'une
construction dans l'espace, il lui arrive
aussi de sexprimer à travers l'utilisation
de matériaux particuliers. Pour
Nevelson, les objets trouvés, en bois,
sont des composants - non innocents - de
la quête spirituelle. Comme elle l'a
expliqué à sa biographe Laurie Lisle :
Quand vous travaillez sur des vieux
morceaux de bois, vous les valorisez,
vous leur donnez des coups, vous les
martelez et c'est à ce moment-là que
vous leur transmettez une vie autre, une
vie spirituelle qui dépasse les limites de
la vie pour laquelle ils avaient été prévus.
Bien que nous établissions spontanément
un lien entre l'art du vingtième siècle et
les principaux centres internationaux,
beaucoup parmi les artistes responsables
des mouvements les plus fracassants de
notre époque n'étaient finalement pas
originaires de ces hauts lieux urbains et
reconnus. Plusieurs artistes, considérés
comme appartenant à l'école de New
York, venaient cependant d'ailleurs -
d'Europe, du nord ouest du Pacifique ou
d'autres régions des Etats-Unis - et
s'établirent plus tard à New York, ville
qu'ils considéraient comme un lieu où il
était à la fois possible de vivre et de
travailler. Nevelson est née à Kiev en
1899 ; elle a grandi dans le Maine, au
bord de la mer, dans le village de
Rockland, où sa famille s'était installée
en 1905. Elle se rendit à New York en
1920, mais ne s'y installa définitivement
que beaucoup plus tard. Bien que sa
tendance constructiviste doive plus à son
époque et à son temps qu'à l'expression
de son héritage russe, certaines de ses
préoccupations artistiques, dont sa
préférence pour des matériaux en
général méprisés, sont peut-être le reflet
de son existence en
Nouvelle-Angleterre.
L'inventaire whitmanien que Nevelson
fait des parties, et des parties des
parties, sa célébration de matériaux
modestes, et le fait qu'elle ait porté ces
moyens tout simples au niveau d'une
signification spirituelle, relèvent d'un
phénomène typiquement américain,
enraciné dans des attitudes face au
monde matériel, prises de position déjà
défendues par les premiers colons
puritains en Amérique, et perdurant
jusqu'à nos jours comme critères de
valeurs. La déclaration de Whitman dans
Chant de moi-même (1855) pourrait
facilement s'appliquer à Nevelson : Ce
qui est le plus commun, le meilleur
marché, le plus proche, le plus facile, est
Moi...
Dans les années cinquante et soixante,
des attitudes semblables par rapport à la
valeur du quotidien (pour ce qui est des
matériaux et du sujet) sont apparues
dans l'oeuvre de Jasper Johns, Robert
Rauschenberg et des artistes du Pop Art.
Des matériaux ordinaires, appartenant à
la vie de tous les jours, furent incorporés
dans des peintures comme éléments de
collages et d'assemblages ; et des sujets
tout à fait terre à terre devinrent l'objet
d'une iconographie et d'une expression
exaltées par l'artiste. En littérature, le
culte du quotidien fut aussi sacré par les
poètes de la Beat Generation. Allen
Ginsberg, qui partageait l'intérêt de
Nevelson pour la quatrième dimension,
nous livre dans
son poème : « Footnote to Howl »(1955)
une litanie de l'ordinaire devenu sacré :
Bénie soit la plainte du saxophone...
Bénies soient les solitudes des gratte-ciel
et des trottoirs. Bénies soient les
cafétérias... Bénie soit la locomotive.
Le monde entier a entendu la voix
distinctement américaine de Nevelson.
Elle a été un phare dans le domaine
artistique, à la fois pour ses
contemporains et pour les plus jeunes
artistes. La force de sa personnalité et
sa persévérance ont aussi
particulièrement motivé les femmes. En
Europe et en Asie, son travail a été
montré dans des musées et des galeries
pendant plus de trente ans, et des pièces
majeures figurent dans les collections de
musées ou appartiennent à des galeries
privées dans le monde entier. En
Amérique, son oeuvre a été acclamée
avec enthousiasme par le monde de l'art
et le grand public. Plus de vingt
sculptures monumentales en métal,
commandées à Nevelson de son vivant,
ont été installées dans des sites publics,
partout aux Etats-Unis - célébrant la
vitalité culturelle de ces divers lieux et
les réussites inoubliables d'une grande
figure américaine.
Jeffrey Hoffeld
New York City, 1996
Traduit de l'américain par Françoise
Gaillard
BIOGRAPHIE
| PREFACE
"The impalpable sustenance of me from
all things at all hours of the day..."
Walt Whitman
Writing about the Salon of 1859,
Baudelaire insisted that a work of art
must be produced like the world. Artistic
creation, in his view, is an evolutionary
process - the result of numerous
creations whose earlier ones are always
completed by the following one -
culminating, if successful, in the faithful
realization of the dream underlying each
work of art. Accordingly, the well
wrought and fully conceived creation
consists of a series of works
superimposed, each new layer endowing
the dream with more reality.
Baudelaire could not have foreseen the
broad application of his theory to the art
of the twentieth century. Nor did be
envision the manner in which works of
art would, in time, deliberately reveal,
rather than conceal, the stages of their
development and realization, boldly
incorporating traces of the process of
their creative evolution into the actual
material being of the works themselves.
Nowhere is this tendency more strikingly
demonstrated than in collage as both a
system of thought and a physical means
of ordering reality. An invention of our
time, collage has the capacity to harness
the materials and power of dreams,
bringing together and harmonizing (even
unifying) otherwise discordant materials,
images, and forms, all within a single,
coherent whole.
Nowhere in the art of the second half of
the twentieth century is anyone's work
more obviously concerned with the act
of creation as a succession of stages,
governed by the overriding sensibility of
the collagist, and resolved, finally, in a
dream-like not coherent whole made up
of dissonant and disorderly parts, than in
the art of Louise Nevelson.

Square Reflection, 1964.
Bois peint et miroir/Painted wood and
mirror.
126,40 x 126,40 x 25,40 cm.
Mid-century, Nevelson was already
producing some of the most radical
works of her time. In 1958 the American
critic Hilton Kramer described her
sculptures as appalling and marvelous ;
utterly shocking in the way they violate
our received ideas on the limits of
sculpture and on the confusion of genres,
yet profoundly exhilarating in the way
they open an entire realm of possibility.
In the fifties, when she was called an
action painter with solids, it was easier
than it is now to see the relationship
between Nevelson's breakthrough
sculptures and the paintings of the
Abstract Expressionists of the New York
school. She valued, as did these painters
(such as Pollock, Rothko, Kline, and De
Kooning), a sense of spontaneity in one's
work and its intimations of emotion; she
encouraged, as did they, the role of
accidents in her work (although, like her
close friend John Cage, she continuously
questioned the nature and actual
existence of chance operations); she also
often worked on an environmental scale,
making her sculptures a walk-in
experience, comparable to the
large-scale paintings, with their
unavoidable physical presence, produced
by many of the action painters; and, she
exploited, as did several members of the
New York School, the power of black.
Compositionally, there is an obvious
influence in Nevelsons sculpture from
Hans Hofmann Is concept of the
dynamic tension brought about by
push/pull. Nevelson studied with
Hofmann in Munich in the early thirties;
it was in his class that she began the
series of lyrical figure drawings that are
among her earliest enduring
accomplishments as an artist. There is
also a profound philosophical influence
on Nevelson's art from Hofmann and
other post-cubist thinkers of the period,
manifested in her search for the fourth
dimension, a metaphysical concept
described by Hofmann in 1930.. With the
acceptance of the Theory of Relativity
by Einstein, the fourth dimension has
come into the realm of natural science.
The first and second dimension include
the world of appearance, the third holds
reality within it... the fourth dimension is
the realm of the spirit and imagination,
of feeling and sensibility... The effect of
reality in a picture is found not by
copying nature but through the spiritual
contact of the artist with nature
expressed through a medium in its own
language.
For Nevelson, the fourth dimension is
synonymous with the Great beyond, a
transcendent spiritual place of refuge.
While the spiritual dimension can be
suggested as a spatial construct, it can
also be conveyed through the use of
specific materials. For Nevelson, found
objects, made of wood, are critical
components of the spiritual pursuit. As
she explained to her biographer Laurie
Lisle, Working with pieces of old wood,
you enhance them, you tap them and you
hammer them, and you know you have
given them an ultimate life, a spiritual
life that surpasses the life they were
created for.
Although we characteristically associate
the art of the twentieth century with
major cosmopolitan centers, many of the
artists who were responsible for the
groundbreaking movements of our time
did not, in fact, originally come from
these prominent urban centers. Several
artists who are identified with the New
York School similarly came from other
places - Europe, the Pacific Northwest,
and from other parts of the United
States - and eventually settled in New
York City as a suitably vital and
stimulating workplace. Nevelson was
born in Kiev in 1899; she grew up in the
coastal village of Rockland, Maine,
where her family settled in 1905. She
first came to New York in 1920;
however, it was not until years later that
she permanently settled there. Although
the constructivist tendency in her work
is a product of her time and training,
rather than an expression of her Russian
heritage, some of her artistic concerns,
including her preference for unglorified
materials, may reflect the influence of
her New England upbringing.
Nevelson's Whitmanesque inventorying
of parts and parts of parts, her
celebration of modest materials, and her
elevation of these simple means to
positions of spiritual significance are a
distinctly American phenomenon, rooted
in attitudes toward the material world
held by America's early puritan settlers,
and kept alive as a value system to the
present day. Wbitmans declaration in
Song of Myself (1855) could easily be
applied to Nevelson: What is
commonest, cheapest, nearest, easiest, is
Me...

Maquette For Sun Disc / Moon Shadow ca.
1976-79.
Acier soudé/Soldered steel.
86 x 61 x 67 cm.
In the fifties and sixties similar attitudes
toward the value of the everyday (in
materials and subject matter) surfaced
in the work of Jasper Johns, Robert
Rauscbenberg, and the Pop artists.
Common, everyday materials were
incorporated into paintings as elements
Of collage and assemblage; and
vernacular subject matter became the
exalted imagery and vocabulary of the
artist. In literature, the ordinary was
also made sacred by the poets of the
Beat Generation. Allen Ginsberg, who
shared Nevelson Is interest in the fourth
dimension, provides a litany in his poem
Footnote to Howl (1955) of the mundane
made holy : Holy the groaning
saxophone... Holy the solitudes of
skyscrapers and pavements. Holy the
cafeterias... Holy the locomotive.
Nevelson's distinctly American voice has
been beard worldwide. She has been an
artistic beacon for both her peers and
younger artists. Her personal strength
and perseverance have also been a
special inspiration to women. In Europe
and Asia her work has been the subject
of museum and gallery exhibitions for
more than thirty years, and major
examples of her art are included in
museum and private collections
world-wide. In America, her
accomplishments have been vigorously
applauded by the art world and the
general public. More than twenty
monumental metal sculptures,
commissioned from Nevelson during her
lifetime, have been installed in public
sites throughout the United States
-celebrating the cultural vitality of these
diverse places and the memorable
achievements of a great American icon.
Jeffrey Hoffeld
New York City, 1996
BIOGRAPHY
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